Romans

Extraits tirés de traductions de deux romans pour jeunes adultes

1

 

 

 

ECOLAND

 

« Je suis partie pour Ecoland. »
Incrédule, Vitalin relut le message que Yolande avait laissé sur la table du salon. Ainsi Yolande était partie ; ainsi Yolande l’avait quitté. »
– Mais personne ne sait où se trouve Ecoland, balbutia-t-il. On ignore même si Ecoland existe. »
Il parcourut les trois pièces du pavillon comme si, idée absurde, Yolande avait pu s’y cacher. Enfin, il se réfugia dans le garage qu’il avait transformé depuis en atelier. Son regard tomba sur la planche de BD crayonnée la veille. Les défauts de ses dessins lui parurent flagrants, insupportables.
Ce soir-là, il comprit que son travail était à l’image de la vie qu’il avait menée jusqu’ici : un brouillon sans cesse recommencé.
Il avait fait connaissance avec Yolande l’année précédente. A l’époque, il habitait un minuscule studio à Saint-Denis et vivotait en illustrant des romans sentimentaux bon marché. Un soir, des voisins de palier avaient frappé à sa porte pour lui demander un service délicat : emmener le lendemain leur fils trisomique à l’externat médico-pédagogique d’Epinay où ils le conduisaient chaque jour depuis cinq ans. Jusque-là, Vitalin avait évité tout contact avec cet adolescent pataud de quatorze ans qui en paraissait huit, et dont les allures gauches et bizarres effrayaient les passants. Pendant le trajet, Louis ne répondit que par monosyllabes à Vitalin qui jugeait indispensable de meubler le silence par un discours bêtifiant. la rééducatrice s’appelait Yolande ; elle accueillait Louis avec un naturel désarmant, l’interrogea sur sa santé, ses projets, ses parents.
Ignoré et confus, Vitalin se sentit réduit au rang d’arriéré mental.
Menue, discrète et sans charme apparent, Yolande fuyait l’élégance et tout maquillage. Mais son perpétuel sourire têtu et chaleureux rendait sa laideur douce et inspirait une confiance infinie. Dès lors, Vitalin multiplia les occasions pour conduire Louis à l’externat. Yolande ne fut pas dupe ; ni Jacques, le collègue avec lequel elle vivait à l’époque ; il semblait l’aimer profondément mais s’effaça pourtant rapidement. Vitalin prit son temps : il savourait la naissance d’une passion qu’il devina vite partagée et qu’il ne voulait pas hâtivement consumer.

 

“Gone to Ecoland.”
Unbelieving, Vitalin re-read the message that Yolande had left on the living-room table. So Yolande had gone; Yolande had left him.
“But no one knows where Ecoland is,” he gasped. “They don’t even know if it really exists!”
He scoured the three rooms of the little house as if, absurdly, Yolande might be hiding there somewhere. Finally he took refuge in the garage, which he had recently converted into a studio. His glance lighted on the graphic-novel page that he had sketched the day before. The defects in his drawing seemed to him to be glaring – unbearable.
That evening, he realized that his work was a perfect reflection of the life he had been leading till then: a rough sketch, constantly erased and started again.
He had met Yolande the previous year. He had been living at the time in a tiny bed-sit in Saint-Denis, scraping a living by illustrating cheap romantic novels. One evening, his neighbours across the landing had knocked at his door to ask him for a rather awkward favour: they wanted him to help out next morning by taking their son, who had Down’s syndrome, to the medical care centre where they had been driving him every day for the last five years. Up to then, Vitalin had always carefully avoided all contact with this ungainly youth of fourteen who looked more like an eight-year-old, and whose strange appearance and clumsy movements alarmed people in the street. During the journey, Louis only gave monosyllabic replies to the stream of inane remarks with which Vitalin felt impelled to keep silence at bay. The therapist was called Yolande; she gave Louis a disarmingly natural reception, asking him how he was, and inquiring about his plans and his parents.
Ignored and embarrassed, Vitalin felt reduced to the status of a backward child.
Small, quiet and devoid of any obvious charm, Yolande shunned elegance and wore no make-up. But her perpetual determined, warm smile lent a sweetness to her ugliness and inspired boundless confidence. From then on, Vitalin sought every opportunity to drive Louis to the day-centre. Yolande was not taken in; neither was Jacques, the colleague she was living with at the time; he seemed deeply in love with her, but nevertheless disappeared from the scene quite soon. Vitalin took his time: he was savouring the birth of a passion which he soon guessed was returned; he did not want it to burn out too quickly.

Extrait de Christian Grenier, Ecoland, © Rageot, Paris, 2003 ISBN 2-7002-2808-1

 

2

 

 

 

AT YOUR OWN RISK

 Ici, c’est un des directeurs d’une émission de téléréalité qui parle. Le lecteur commence à se rendre compte qu’il va bientôt détester ce personnage !

Episode 1
(7 juillet 2006)

Ça a commencé très fort. Ils étaient tous les six assis sagement dans l’hélico en train de bavarder pour faire connaissance, et l’ambiance était plutôt détendue.
Et puis Fabrice, le chef de mission, leur a annoncé qu’au lieu de se poser, l’hélico allait rester en vol stationnaire au-dessus de la plage et qu’il leur faudrait se glisser à terre le long d’un filin. Ça a jeté un froid, surtout chez les filles. Vanessa, celle qui est super jolie, a ouvert tout grands ses yeux bleus.
– De pas trop haut quand même, j’espère? elle a demandé.
– Une quinzaine de mètres.
Elle n’a rien ajouté. On voyait qu’elle essayait de se représenter ce que ça fait, quinze mètres.
La grande Black qui a un prénom ringard … Georgette, non, Bernadette, a légèrement crispé les mâchoires, c’est tout. Celle-là, on sent qu’elle est du genre « plutôt crever que faire moins bien que les mecs ». En revanche, la troisième fille a visiblement pâli. Faut dire qu’elle est un peu ronde, et qu’elle n’a pas l’air très sportive. C’est aussi la moins jolie des trois, et ses parents n’ont pas forcément été bien inspirés de l’appeler Aphrodite, parce que Aphrodite c’est la déesse de l’amour, de la beauté, ou un truc du genre, non? En tout cas, l’idée du filin ne lui plaisait pas des masses, c’était évident.
Les garçons, de leur côté, ont pris la nouvelle avec l’air blasé de gars qui en ont vu d’autres. Mickaël, le rugbyman, a même essayé de plaisanter avec Charles de Machinchose, mais l’autre avait son air concentré de premier de la classe et, au lieu de répondre à ce brave Mickaël, il a demandé quelques précisions techniques à Fabrice : « De combien de minutes disposerons-nous pour l’opération? Y a-t-il un ordre préétabli pour quitter l’appareil? », etc. Charles, c’est l’intello de la bande, ça se voit tout de suite. Les autres vont vite le trouver pénible, avec sa chemisette et son short kaki bien repassés. Le dernier du groupe, celui qui se fait appeler Sam, le regarde déjà d’un sale œil. Sam, qui se nomme en réalité Samir, c’est le Rebeu de service. Il cultive le style racaille et paraît vouloir jouer les durs. Il n’a presque pas ouvert la bouche pour le moment et garde un air buté quand les autres lui parlent. À part ça, plutôt beau gosse, si on aime le genre basané, bien sûr.

Episode 1
(7th July 2006)

It had got off to a good start. The six of them were sitting there happily in the helicopter talking and getting to know each other, and the atmosphere was pretty relaxed.
And then Fabrice, the mission leader, announced that instead of landing, the chopper would hover over the beach and they would all have to slide down a rope to the ground. That was a bit of a shock, especially for the girls. Vanessa, the really pretty one, opened wide blue eyes. “Not from too high, I hope?” she asked.
“About forty feet.”
She said nothing. You could see she was trying to imagine what forty feet was like.
The tall black girl with the naff name… Georgette – no, Bernadette – pursed her lips a little, no more. That one, you can tell she’s the type to bust herself rather than be outdone by the guys. But the third girl turned visibly pale. I have to say that she’s on the plump side, and doesn’t look much like the sporty type. She’s also the least pretty of the three, and maybe it wasn’t such a bright idea of her parents’ to name her Aphrodite, because Aphrodite was the goddess of love, or beauty, or something like that, wasn’t she? Anyway, she didn’t think the rope was the greatest idea yet, you could see that.
The guys, on the other hand, took the news pretty coolly, like they’d seen this stuff before. Michael, the rugby player, even tried to joke about it with Charles Whatyamacallit, but he was wearing his serious, top-of-the-class expression, and instead of answering Michael, he starting asking Fabrice technical questions, like “How many minutes do we have for the operation?”, “Is there a pre-arranged order for us to leave the aircraft?”, etc. Charles is the intellectual of the bunch, that’s obvious at first glance. He’ll soon start getting on the others’ nerves, with his neatly ironed shirt and khaki shorts. The last member of the group, the one who calls himself Sam, is already looking sidelong at him. Sam, whose real name is Samir, is the token Arab. He puts on a gangland manner and seems to want to play the hard guy. He’s scarcely opened his mouth so far, and puts on a stubborn look when the others speak to him. Apart from that, he’s a pretty good-looking guy, if you like the dark-skinned type, of course.

Extrait de Pascale Maret, A vos risques et périls, © Thierry Magnier, 2003